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Jean Rochefort a reçu l’équipe de mytoc.fr pour une interview sur la crise qui secoue aujourd’hui la culture. Vif, drôle et pétillant, ce comédien que tout le monde adore est toujours à l’affût d’une idée, d’une nouveauté. Et libre de dire ce qu’il pense sans détour.

" On a complètement foiré la démocratisation de la culture ! "

Pourquoi la plupart des hommes politiques se désintéressent de la culture ?
Jean Rochefort : Mais comment pourraient-ils s’intéresser à la culture ? La seule chose qui les intéresse c’est le pouvoir. Avant, ils allaient voir des spectacles, des expositions, ils lisaient des livres, ils écoutaient les artistes… Mais aujourd’hui, c’est fini. Ils sont concentrés sur une seule chose : comment conquérir le pouvoir et comment le conserver. A tout prix. On est loin de la culture, très loin.
Comment les convaincre de l’importance de la culture ?
Je ne vois pas de solution ! A part que nous, les citoyens, fassions les bons choix au moment des élections. Coluche avait obtenu 24% d’intentions de vote au premier tour quand il a annoncé qu’il allait se présenter à l’élection présidentielle. Alors qu’il avait fait ça pour rire. Pourquoi un tel succès ? Parce que les gens avaient confiance en lui, en sa sincérité, son engagement pour les plus démunis… C’était un homme du peuple, qui aimait les autres. Aujourd’hui, on a perdu tout ça. Les valeurs du vivre-ensemble. Et la culture est le seul ciment qui permette de renouer avec ces valeurs du vivre ensemble.
Quel homme politique vous choisiriez pour défendre la culture ?
Le seul, selon moi, c’est celui qui n’a pas de cheveux, vous savez, le maire de Bordeaux…
Alain Juppé, c’est ça ! C’est le seul qui s’intéresse un peu à la culture. Déjà, il écoute. Une qualité rare chez les politiques. Quand au petit nerveux qui boite, vous savez celui qui a été président… Oui Nicolas Sarkozy, c’est ça. Quand il était président, je l’ai rencontré. Je voulais lui dire de faire attention au bling-bling. J’ai commencé à prendre ma respiration mais je n’ai pas pu placer le moindre mot. Il m’a raconté qu’il montait à cheval, qu'il était le meilleur…
Et à gauche ?
C’est la même chose. La culture, ils s’en servent. La culture paillette pour se mettre en valeur. Mais au fond, ils s’en moquent eux aussi de la culture. Le président actuel, vous savez celui qui vit avec une actrice… Hollande ! C’est le plat pays pour la culture. D’ailleurs aujourd’hui, notre démocratie ressemble de plus en plus à une monarchie. Et encore… Louis XIV a accepté Molière et son « Tartuffe », ce qui était osé à l’époque !
La culture fait-elle peur aux hommes politiques ?
Je pense surtout qu’ils s’en foutent ! On ne les voit jamais au théâtre, à l’opéra, au concert… car ils sont toujours débordés. On a l’impression que, pour eux, la culture est une contrainte. Alors que ça devrait être un moment de bonheur.
Mais plutôt que miser sur la culture, ils préfèrent acheter des armes, mettre des flics à chaque coin de rue, des portiques devant les écoles… Mais ce n’est pas une solution pour lutter contre l’intolérance, la bêtise… Ce n’est pas la solution pour résoudre le problème en profondeur et développer le vivre ensemble.
Mais les attentats ont vidé les salles !
Ce n’est pas toujours vrai. Depuis plusieurs mois, il se passe des choses folles. Exemple « Fleur de cactus » avec Catherine Frot. Des autocars entiers affluent chaque soir car cette pièce réunit des acteurs prodigieux et que les gens rient, partagent… Dans la salle, l’ambiance est inimaginable. 
On ne peut lutter contre la peur qu’avec la culture. Car la culture c’est avant-tout une rencontre. Après la guerre, il y avait une effervescence incroyable. On jouait des spectacles avec des bouts de ficelle. Mais on s’en fichait. L’essentiel c’était de partager. Après la violence, le bonheur d’être ensemble.
Quelle est la solution aujourd’hui ?
Au fond, rien n’a changé. La culture, c’est toujours la seule solution pour créer de la cohésion. Une culture pour tous ! On en a besoin. Malheureusement, une partie de la population s’est éloignée de la culture.
Pourquoi cette défiance vis-à-vis de la culture ?
Parce que la culture leur a fait peur. Et ça, c’est de notre faute à tous : les politiques mais aussi les hommes et femmes de culture. Un jour, j’ai joué au Théâtre d’Aubervilliers, un théâtre de banlieue subventionné. Avant d’aller dans ma loge, j’avais pris l’habitude d’acheter une cuisse de poulet dans une boucherie située juste en face. Un jour, la vendeuse me demande ce que je fais tous les soirs à Aubervilliers. Quand je lui ai répondu que je jouais au théâtre, elle a seulement dit : « Ah bon » comme si je venais d’une autre planète. L’idée toute simple de traverser la rue pour découvrir ce théâtre ne l’avait jamais effleurée. Car elle avait peur de ne pas se sentir à sa place. Des exemples comme celui-ci, j’en ai malheureusement plein. Si la concierge de mon immeuble se rend à une exposition, il y a dix mémères du 7ème arrondissement de Paris qui la toisent en se demandant ce qu’elle fait là. Tout cela confirme que la démocratisation de la culture est un véritable échec.
Quelle est la raison de cet échec ?
Le problème c’est que pour démocratiser la culture, il faut des artistes modestes. Alors que certains utilisent la culture pour se mettre en valeur au lieu d’avoir une seule ambition : partager avec le plus grand nombre. Voilà pourquoi on a complètement foiré la démocratisation de la culture ! Les subventions devaient permettre de démocratiser la culture. Mais en réalité, la culture reste réservée à une élite. Il n’y a que des instits dans les salles de théâtre. Beaucoup de gens de classes sociales dites «inférieures » ont été exclus par le système et se sont détachés de la culture en se disant : « Ça ce n’est pas pour nous ! ». Et ils ont préféré rester devant leur poste de télévision.
Vous accusez la télévision ?
J’appartiens à la génération d’après-guerre. Quand on a vu arriver la télévision, on pensait que la vie ne serait plus jamais comme avant. Car on imaginait que cet engin allait abolir les classes sociales, qu’on serait tous égaux, ouverts au monde… Car on aurait tous accès à la culture. Evidemment, on a été extrêmement déçus. Car la télévision produit souvent de l’anti-culture.
Vous êtes d’accord avec la pétition de mytoc.fr demandant au président de la république de doubler le budget de la culture !
Votre pétition est sympathique. Oui il faut que la culture redevienne une priorité, oui il faut augmenter le budget de la culture. Mais je pense qu’il faut d’abord décider où va cet argent. Aujourd’hui, pour obtenir des subventions, il faut « un bon Libé » comme on dit dans le milieu. C’est un système pervers car cela veut dire que l’essentiel de l’argent public est réservé toujours aux mêmes. Une petite élite. Alors que de nombreux acteurs de la culture font un travail formidable mais souvent ils n’ont pas les moyens de survivre.
Un petit spectacle de danse, même monté par des amateurs, sur une petite scène de province, peut faire rêver. Et il doit être soutenu. C’est dans cette perspective qu’il faut défendre la culture. Une culture populaire au bon sens du terme, c’est-à-dire proche des gens.

Propos recueillis par Nadège Michaudet

Voir la vidéo de Jean Rochefort qui apporte son soutien à la plateforme culturelle mytoc.fr sur Vimeo

Signez la pétition "Doublez le budget de la Culture monsieur le Président" sur change.org

 

Vos commentaires
Longuet - lundi 15 février 2016

Mytoc et Jean Rochefort me donnent une bouffée d'énergie et une grande tape dans le dos.
Ils me rappellent que je préfère souvent boire du "bof-bof tout gris", parce qu'on en trouve partout, plutôt que me secouer les puces.
Prendre un tout petit risque en allant voir des saltimbanques inconnus mais pleins de couleurs, c'est souvent me relancer les pistons et rire ou pleurer avec mon voisin, plutôt que de le regarder de travers !
Merci pour la piqure de rappel !

Dominique