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On a un peu vite enterré la psychanalyse, estime le vieil enfumeur de Saint Germain des Prés. En mettant en scène la femme qu’il aime. Perché sur son divan. Mais toujours centré sur lui-même.

«Centre» Un Sollers joliment masqué

Lu avec un peu retard, le dernier Sollers. A peine plus de cent pages. Rien ne pressait en fait. D’ailleurs, des livres, cet animal en a publié pas loin d’une centaine. Lui-même se couronne «écrivain controversé». Mais en vérité, personne ne lit aujourd’hui Sollers. Ses «best seller» culminent à quelques centaines d’exemplaires, affirment ses ennemis, nombreux et impitoyables.
Un monument de papier qui ne risque pas le Nobel. Il le fanfaronne lui-même sur la couverture de son «roman» tout en pensant en fait qu’il le mériterait. Jolie prétention. Un enfant ! Pas une raison suffisante pour négliger le «Centre».
D’abord, c’est écrit. Parlé, rythmé. Léger aussi. On sent une sorte de lassitude de lui-même chez ce saltimbanque qui a franchi le cap des 80 ans.
«Je vis chaque minute comme une préparation à être savouré par le néant. Il m’attend, je salive. Je suis sa proie préférée, je lui dois tout même si rien n’est tout». Page 65, tout est dit. L’idée de sa mort le fait jouir !
Mais on est touché par ce vieux parleur, maoïste enragé converti en «carrément chinois». Touché par cet enfumeur qui séduit Saint Germain des Ploucs, malgré sa coiffe au bol, son fume-cigarettes déglingué et son sourire de chat. Mais bon. A chacun son destin. Pourquoi crucifier celui qui sifflote au bord de son chaos ?
«Centre», donc. Une intrigue qui tient en deux mots. Nora, psychanalyste. «Cette petite brune de 40 ans, aux yeux bleus, a une très jolie voix, posée, mélodieuse, une voix vivante qui sait se taire quand il faut. (…) Elle m’admet comme amant mais n’a aucune envie de vivre avec moi. Nora est divorcée, a deux enfants, sa vie sociale est bouclée, le rêve. Elle vient chez moi pour l’amour, c’est elle qui fixe les rendez-vous».
Pas la peine d’imaginer que Sollers va se déshabiller. On n’en saura guère plus de son roman personnel. Si ce n’est qu’elle est «évidemment de gauche mais avec méfiance», petite-fille d’un grand chef d’orchestre… En revanche, Nora est prétexte à parler psychanalyse. Contre tous ceux qui la piétinent aujourd’hui. Houellebecq et autres Toupet. Il invoque ses lectures de Freud mais aussi sa complicité avec Lacan. «Au restaurant avec le champagne rosé, quelle gaieté !» Léger toujours. Même si parfois, on saisit une lumière sur cette hystérie qui, pour lui, plombe l’humanité.
«Vous êtes fou ou vous êtes folle, mais tout vous interdit d’en prendre conscience. Vous même vous évitez d’en savoir trop long à ce sujet. On va vous le démontrer raisonnablement. Voilà ce que dit Nora. Donnez moi vos phrases, je vais essayer de vous tirer de votre bourbier infantile.»
Du culot également qui lui permet d’imposer des formules du genre : «Freud et Lacan – un juif athée, un catholique baroque, deux aventuriers de la vérité vraie –, et sous le regard complice de Nora».
Faut-il en rire ? Pas sûr. Car l’homme du néant a quelques lucidités. Quand il avoue sa fascination pour Rome, le latin, ses papes… «Dieu est italien» ! De la gravité sans profondeur. Un papillon qui butine sa culture avec aplomb, de Rimbaud à Nietzsche sans oublier Kafka, Dante et les autres. Toujours dans le culte de lui-même. Attendrissant. Un enfant qui avoue sa faiblesse pour l’inceste. Et qui pousse la provocation en citant Sigmund pour affirmer «l’infériorité intellectuelle de tant de femmes» même s’il l’attribue à «l’inhibition de la pensée requise pour la répression sexuelle».
Sur le divan de Nora la «détective» défilent un curé pédophile, un écrivain en panne, une lesbienne bipolaire… Et ça dérape sur la mer, le big-bang, la trinité divine et la circoncision. Accroc aux faits divers aussi. Il se délecte devant sa télé. En osant quelques banalités du style : «La réalité dépasse de loin la fiction» avec, à la clef, un décryptage de quelques épisodes comme l’affaire Grégory. Tout ça pour conclure : «Qui tue un être humain tue l’humanité toute entière. A voir ce qu’elle est devenue c’est parfois tentant».
Tout est effleuré. Parfois drôle, voire saisissant. Parfois obscur. Un roman ? Non, un aveu. Et il a beau dénoncer «La connerie humaine», on reste sur le rivage. Tout en sentant qu’il parle d’expérience !
Reste à écrire pour Sollers un ultime petit livre, un vrai, sur la femme de sa vie, psychanalyste, justement. Julia Kristeva aujourd’hui accusée par les archives d’avoir été une agent bulgare chargée d’espionner Saint Germain. A l’époque où le rideau de fer étendait ses tentacules jusque dans les recoins de l’intelligentsia éclairée mais aveugle. Une occasion de décrypter «le semblant» de son personnage. Et soulever son masque chinois.
Beau sujet qu’il traiterait sûrement avec une élégante désinvolture. Ce qui autoriserait ce petit bordelais à tous les ivresses littéraires.
En attendant, il faut lire ce «Centre». Cet été, sur la plage, à voix haute. Pour s’agacer donc se distraire, les pieds dans le sable.

"Centre" de Philippe Sollers, éditions Gallimard, 112 pages

 

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