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11 heures. Mon portable sonne, numéro inconnu. Au milieu d’une réunion importante, j’hésite, mais finalement je décroche. Une voix grave, un peu éraillée, théâtrale. C’est lui ! Je n’arrive pas à le croire. Lui, Gérard Depardieu ! Entre nous, c’est une longue histoire. Des mois que je lui cours après pour décrocher une interview. Le matin même, un peu exaspérée, je lui ai envoyé un petit sms provoc : «Un oui de votre part et je saute dans un train pour Paris».

Mais vous êtes qui vous ?

Cette fois, je le tiens et je ne vais pas le lâcher. J’ai tout essayé depuis la sortie de «Ça s’est passé comme ça». Emballée par ce livre où il raconte sa vie. Jusque-là, il m’agaçait. Ses excès, sa brutalité. Et tout à coup, j’ai compris le personnage. L’envers du décor. Passionné, fragile... Je veux en savoir plus.

Début décembre, je prends contact avec Lionel Duroy. Ce journaliste a passé trois mois avec Gérard Depardieu, des conversations interminables. Puis il a écrit ce livre. Les deux hommes sont devenus proches. Je lui envoie un exemplaire de TOC. Quelques jours plus tard, il m’adresse un mail : «Bonjour Nadège, je vous propose d’appeler Gérard de ma part en lui expliquant que nous sommes amis. Préparez quelques phrases pour lui expliquer ce que vous attendez de lui. Il est très attaché à la culture, mais il déteste les journalistes, à vous de trouver les bons mots pour le convaincre... Voici son portable, dites-lui que c’est moi qui vous l’ai donné parce que j’aime votre revue».
Je choisis de lui écrire une lettre. Depardieu aime les belles histoires, je vais lui raconter la mienne, celle de TOC. «Journaliste, 30 ans mais déjà repentie, j’ai renoncé au facile, au fugace, au scandaleux. Voilà pourquoi j’ai créé TOC (Troubles Obsessionnels Culturels) avec un vieil éditeur un peu fou et une petite bande d’artistes, musiciens, peintres, sculpteurs, comédiens... escortés par quelques cinglés du web. On va s’installer au cœur de Lyon dans une péniche bariolée par de jeunes tagueurs. Tous décidés à conquérir le monde.» Trouver les mots justes mais dire la vérité. «Comme tous les gens de culture, on était un peu braqués contre vous après vos escapades. Mais on vous a compris en lisant votre livre. Direct, sensible, sincère. Vrai.» J’ajoute qu’on a décidé de lui proposer notre rubrique fétiche : «Si j’étais ministre de la Culture...». Je rédige la lettre au stylo plume, ma plus belle écriture, encre bleue et papier velin. Une grande enveloppe blanche où je glisse un exemplaire de notre revue.


«Vous avez reçu TOC et ma lettre ?» «C’est quoi ce truc ? J’ai rien reçu !». Premier coup de gueule. Gérard Depardieu me tutoie et s’enflamme : «Tu me l’as envoyé chez moi ? Ma boite est trop petite ! Putain, c’est encore la faute à ces enculés de la Poste». Et il se déchaine contre les fonctionnaires, les flics, les politiques... Tout à coup, fin de l’orage. Une voix douce presque fluette murmure : «Pour être sûr de l’avoir, tu vas m’envoyer TOC au Bien Décidé, mon restaurant à Paris». Puis il parle de Lyon «une ville vraiment cool», de Thierry Frémaux «un mec super», de Gérard Collomb «un des rares à avoir une vision de sa ville et du vivre ensemble»... Je lui explique pourquoi je souhaite le rencontrer. Lui, dans le rôle du ministre de la Culture ? Il explose : «Je chie le ministère de la Culture ! Je le conchie !». Puis il se lance dans un long monologue rageur : «Je ne pourrai jamais être ministre de la Culture. Il s’occupe de tout sauf de la culture. Des conneries, tout ça ! Rien à voir avec la culture avec un grand C. Une fourberie !». Et sans transition, il s’en prend à l’art contemporain : «Quand on voit tous ces incapables, ce sont des artistes de mon cul ! Des artistes fabriqués par des mécènes. Ce sont les Pinault et les autres cons qui s’achètent une culture. Mais ils n’ont aucun goût. Ils font du business !».

Il refuse toujours toute interview. Mais il fait l’interview tout seul, les questions et les réponses. Impossible de l’enregistrer, je me suis réfugiée dans un bureau vide où j’ai déniché un bloc de post-it et un vieux crayon fatigué. Pas facile de prendre des notes.
«La culture ce n’est pas simplement assoir son cul sur une chaise, au théâtre ou à l’opéra, pour assister à un spectacle. La culture ça va plus loin. Ça vient des tripes. Et ça commence par l’éducation. Mais aujourd’hui, les gens sont abrutis par leurs mails...» 
Il propose qu’on fasse un grand ministère de la Culture qui avale le ministère de l’urbanisme, de l’agriculture... Ça part un peu dans tous les sens. Il s’attaque à Lagerfeld, avant d’affirmer : «Il n’y pas plus de culture». Lâche encore quelques «con» ou «merde». Puis enchaîne les citations. Cela donne des tirades du genre : «L’autre con disait : quand j’entends le mot culture je sors mon revolver ! C’est aussi con que de dire....». Puis tout à coup, il s’interrompt, reprend son souffle et glisse : «Tu piges ma chérie ?». Et il enchaine : «Ça m’énerve que la culture soit régie par des politiques qui ont la prétention de vouloir faire le bonheur des gens, des fonctionnaires de merde, des bobos de merde... Des cons qui font n’importe quoi. Alors que la culture, c’est précieux». De temps en temps, je risque une question, une remarque. «Vous voyez que vous vous prenez au jeu du ministre de la Culture !» Il ne relève pas, quelques secondes de silence. J’en profite pour revenir à la charge, lui demander qu’il m’accorde un entretien plus construit : «Si tu m’interviewais, il n’y a que de la colère qui ressortirait, rien d’autre». 
Malgré le téléphone, je sens sa présence, physique. Une force, une puissance. La démesure. Je tremble à l’idée de me retrouver face à lui. Peur d’être broyée mais fascinée par la bête.


Puis les rôles s’inversent. C’est lui qui m’interroge «Nadège ma chérie, TOC, tu fais ça toute seule ?». Je lui explique qu’on a réuni une petite équipe avec mon associé, Philippe. «Un prénom de vieux ! Il fait quoi le vieux là-dedans ? Et toi, t’as quel âge ?» Toujours très direct, brutal parfois. Voix profonde et rire sonore.
Tout à coup, il me lance : «C’est fou à ton âge de ne pas croire au grand amour !». Je lui fais remarquer que je n’ai rien dit de semblable. «C’était juste une citation qui me revenait en tête en te parlant», explique-t-il avant de conclure : «Envoie-moi ta revue chérie et on se rappelle». J’insiste pour qu’il me fixe un rendez-vous. Pourquoi pas aujourd’hui. Pas le temps. Il part le soir-même pour l’Italie. Mais c’est peut-être jouable dans quelques jours à Montpellier pour le tournage d’un film.


30 minutes, déjà. Il raccroche. Devant moi, des dizaines de post-it gribouillés. Il faut trier et décrypter tout ça. Un peu sonnée par ce grand moment de théâtre téléphonique. Une interpellation, puis un coup de gueule vigoureux. De longues tirades, rage et colère. Et toujours cette petite ritournelle : «Non, je ne serai jamais ministre de la Culture». Tout en entrant dans le rôle, a cappella. Gérard Depardieu qui gueule. Puis un moment plus intime, plus doux. Et le rideau qui tombe sur une promesse.

Article publié en 2015 dans la revue de mytoc
Texte : Nadège Michaudet
Illustration : Jean Lambert

 

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